Tunis, rivage républicain : les réseaux garibaldiens oubliés d'Afrique du Nord
Lorsque l'on évoque Giuseppe Garibaldi, la mémoire collective convoque aussitôt les chemises rouges dévalant les pentes de la Sicile, les barricades romaines de 1849, ou encore les volontaires franco-italiens s'élançant sous les drapeaux de la jeune Italie. Rarement, en revanche, le regard se tourne vers le sud — vers cette rive africaine de la Méditerranée où, pourtant, le Général Rouge nourrissait des espérances aussi vastes que méconnues. L'histoire des Garibaldiens de Tunisie constitue l'un de ces chapitres enfouis que notre société se donne précisément pour mission d'exhumer.
Une Méditerranée comme espace politique
Pour comprendre l'intérêt de Garibaldi pour la Tunisie, il convient de replacer sa pensée dans une géographie mentale qui n'était pas celle des frontières nationales telles que nous les concevons aujourd'hui. Le Général concevait la Méditerranée non comme une ligne de séparation entre civilisations, mais comme un espace de circulation, de fraternité potentielle entre peuples aspirant à la liberté. Dans ses écrits et ses correspondances, il évoque à plusieurs reprises la nécessité d'un arc républicain méditerranéen capable de faire contrepoids aux empires réactionnaires d'Europe centrale.
Cette vision n'était pas uniquement rhétorique. Dès les années 1840, des milliers d'Italiens — marchands, artisans, intellectuels, mais aussi militants politiques contraints à l'exil par les régimes de la Restauration — s'étaient établis à Tunis et dans ses environs. La Régence, alors sous suzeraineté ottomane nominale, offrait une relative tolérance aux communautés étrangères. La colonie italienne de Tunis, l'une des plus importantes du bassin méditerranéen, devint ainsi un foyer naturel pour les patriotes en fuite, un prolongement de la conspiration risorgimentale bien au-delà des Alpes.
Les exilés de la Goulette et leurs réseaux
Le port de La Goulette, à l'entrée du lac de Tunis, vit affluer dès les premières décennies du XIXe siècle des figures liées de près ou de loin aux cercles mazziniens et garibaldiens. Parmi eux, des hommes comme Cristoforo Negri, géographe et diplomate piémontais, ou encore plusieurs officiers ayant participé aux soulèvements de 1848, qui trouvèrent dans la Régence un refuge provisoire avant de reprendre leur combat depuis ce nouvel ancrage.
Les correspondances diplomatiques françaises de la période — notamment celles du consulat général de France à Tunis, conservées aux Archives du ministère des Affaires étrangères — révèlent à quel point les autorités parisiennes surveillaient avec inquiétude ces mouvements. Les consuls français signalaient régulièrement la présence de « réfugiés politiques italiens de tendance républicaine » se réunissant dans certaines arrière-boutiques de la Médina ou dans les cafés fréquentés par la communauté livournaise. La peur d'un foyer révolutionnaire aux portes de l'Algérie française, conquise depuis 1830, était réelle et documentée.
Garibaldi et la tentation tunisienne
Garibaldi lui-même entretint des liens, certes discrets mais attestés, avec plusieurs membres de cette diaspora. Lors de ses années d'errance — à Tanger, en Amérique du Sud, à New York — il maintint une correspondance active avec des compatriotes établis sur les rives africaines de la Méditerranée. Certaines lettres, publiées partiellement dans des recueils italiens du début du XXe siècle, évoquent la possibilité d'utiliser la Tunisie comme base arrière pour des opérations en direction de la Sicile ou de la Sardaigne, son île natale.
Plus significative encore est la question de la Sardaigne et de Nice — cédée à la France en 1860, au grand désespoir du Général. Après ce qu'il vécut comme une trahison de Cavour et de Napoléon III, Garibaldi chercha à reconstituer des réseaux d'influence indépendants de Turin comme de Paris. La Tunisie, avec sa colonie italienne nombreuse et souvent hostile aux compromis dynastiques du Risorgimento officiel, représentait un terrain fertile pour une diplomatie parallèle, républicaine et populaire.
L'ombre de la France et la rivalité coloniale
C'est précisément cette activité souterraine qui allait, en partie, alimenter les tensions franco-italiennes autour de la question tunisienne. Lorsque la France imposa son protectorat sur la Régence en 1881 — au terme d'une manœuvre diplomatique qui stupéfia et ulcéra l'Italie nouvellement unifiée —, la colonie italienne de Tunis comptait déjà plus de vingt mille âmes, soit davantage que la communauté française. L'humiliation fut profonde et durable.
Mais au-delà des calculs d'équilibre entre puissances, il y avait là une dimension idéologique souvent négligée. Nombre de ces Italiens de Tunisie se réclamaient d'un héritage garibaldien, d'une tradition républicaine et internationaliste qui n'était pas soluble dans le nationalisme étriqué qui allait bientôt triompher à Rome. Leur présence en Afrique du Nord n'était pas seulement économique : elle portait la mémoire d'un autre Risorgimento, plus radical, plus ouvert sur le monde, celui que Garibaldi avait incarné contre les compromis de la monarchie savoyarde.
Un héritage à deux visages
La tragédie de ces Garibaldiens de Tunisie est double. D'un côté, ils furent progressivement marginalisés par la politique officielle italienne, qui préféra instrumentaliser la mémoire du Général au service d'un nationalisme conquérant plutôt que d'assumer son universalisme républicain. De l'autre, la France, en établissant son protectorat, ne fit guère de distinction entre les Italiens de tendance libérale et ceux qui, plus tard, se rallieraient au fascisme mussolinien — lequel tenta lui aussi, avec une cynique habileté, de récupérer l'image de Garibaldi pour légitimer ses ambitions méditerranéennes.
Pourtant, dans les interstices de cette histoire officielle, subsistent des traces d'une fraternité franco-italienne authentique, forgée loin des chancelleries. Des volontaires français ayant combattu sous les ordres de Garibaldi vinrent parfois finir leurs jours à Tunis, aux côtés de leurs anciens compagnons d'armes italiens. Des loges maçonniques mixtes, réunissant Français et Italiens de conviction progressiste, continuèrent pendant des décennies à entretenir la flamme d'un idéal commun.
Réhabiliter une mémoire méditerranéenne
Pour les Garibaldiens d'aujourd'hui, héritiers de ce Risorgimento franco-italien, l'enjeu est précisément de restituer à cette histoire sa complexité et sa richesse. Ni simple prélude au colonialisme, ni romantique épopée sans conséquences, l'aventure tunisienne du garibaldisme représente une page essentielle de la construction d'une identité méditerranéenne progressiste. Elle nous rappelle que les frontières de la liberté, pour ceux qui la chérissaient au XIXe siècle, ne s'arrêtaient pas aux rivages de l'Europe.
En un temps où la Méditerranée est redevenue un espace de tensions, de migrations et de confrontations politiques, il n'est pas inutile de se souvenir qu'elle fut aussi, pour quelques hommes et femmes d'exception, le théâtre d'un rêve républicain partagé. C'est cette mémoire-là que nous nous engageons à préserver et à transmettre.