Le Général Rouge sur les Rives du Río de la Plata : l'épopée américaine des volontaires franco-italiens
On célèbre volontiers Garibaldi pour ses Mille, pour la prise de Palerme, pour la marche triomphale vers Naples. On rappelle, à juste titre, ses liens profonds avec la France, son exil niçois, son engagement aux côtés de la République lors de la guerre de 1870. Mais il est une période de sa vie que les manuels scolaires — français comme italiens — ont longtemps reléguée dans les marges de la grande histoire : les années américaines, celles où le futur libérateur de l'Italie apprit à être Garibaldi, précisément parce qu'il était loin de l'Europe.
Entre 1836 et 1848, le jeune condottiere passa plus d'une décennie en Amérique du Sud, combattant pour des républiques naissantes, traversant des territoires immenses, et tissant des amitiés qui allaient durablement marquer sa vision du monde. Cette épopée méridionale constitue, pour les héritiers du Risorgimento franco-italien que nous sommes, un chapitre fondateur et trop peu exploré.
L'exil comme école de la révolution
Condamné à mort par contumace par le royaume de Sardaigne en 1834 pour sa participation à un complot mazzinien, Garibaldi s'embarque vers l'Amérique du Sud avec le seul bagage qui lui reste : une conviction républicaine inébranlable et un talent militaire encore brut, mais prometteur. Il accoste d'abord au Brésil, puis gagne l'Uruguay, où une jeune république fragile se débat contre les ambitions expansionnistes de l'Argentine de Juan Manuel de Rosas.
C'est à Montevideo qu'il prend véritablement conscience de ce que signifie combattre pour une cause universelle plutôt que pour une seule nation. La République orientale de l'Uruguay, assiégée, manque d'officiers compétents. Garibaldi s'impose rapidement comme chef militaire, organisant une légion de volontaires qui va devenir célèbre sous le nom de Légion italienne — et qui arbore, pour la première fois, la chemise rouge, couleur emblématique de la République rio-grandense brésilienne, adoptée faute de tissu disponible en quantité.
La Légion italienne de Montevideo : une internationale avant l'heure
Il serait inexact de réduire cette légion à un corps strictement transalpin. Parmi les volontaires qui rejoignent Garibaldi sur les rives du Río de la Plata, on trouve des Français, des Espagnols, des Basques, des rescapés de diverses insurrections européennes avortées. Ces hommes partagent moins une nationalité qu'une posture politique : ils sont républicains, anticléricaux pour la plupart, animés par une foi sincère dans les principes de 1789 que la Restauration a cherché à étouffer.
Les Français présents dans ces rangs méritent qu'on s'y attarde. Plusieurs d'entre eux étaient passés par Paris, avaient côtoyé les cercles saint-simoniens ou les sociétés secrètes républicaines qui proliféraient sous la monarchie de Juillet. Certains avaient fui la répression qui suivit les journées de juin 1832. En rejoignant Garibaldi en Uruguay, ils prolongeaient, sur un autre continent, une lutte commencée sur les barricades européennes. Le Río de la Plata devenait ainsi un miroir lointain de la Seine, et Montevideo une sorte de Paris austral où les idéaux progressistes cherchaient un sol où s'enraciner.
La bataille de Sant'Antonio del Salto : un modèle tactique pour le Risorgimento
Le 8 février 1846, la Légion italienne affronte les forces de l'Argentine rosiste lors de la bataille de Sant'Antonio del Salto. Numériquement inférieure, elle résiste pendant des heures à un ennemi supérieur en nombre, infligeant des pertes considérables avant de se retirer dans un ordre relatif. Cette engagement, relaté avec enthousiasme par la presse républicaine européenne — notamment en France, où Michelet et d'autres intellectuels progressistes suivaient avec passion les nouvelles du Nouveau Monde — forge la légende du guerrier invincible.
Mais au-delà du mythe, Sant'Antonio révèle quelque chose d'essentiel dans la pensée militaire de Garibaldi : la conviction que des volontaires motivés par une cause juste peuvent tenir tête à des armées régulières, à condition d'être conduits avec audace et de bénéficier d'une cohésion idéologique forte. C'est cette leçon qu'il appliquera, une décennie plus tard, lors de l'expédition des Mille.
Alexandre Dumas et la fabrique du mythe transatlantique
On ne saurait évoquer la dimension franco-italienne de l'épopée américaine sans mentionner le rôle d'Alexandre Dumas, qui contribua puissamment à diffuser en France l'image d'un Garibaldi héroïque et romanesque. Bien que Dumas ne fût pas présent en Amérique du Sud, il recueillit les récits des vétérans de la légion et les transforma en matière littéraire, participant à la construction d'un personnage qui dépassait largement la réalité historique pour accéder au rang de figure mythologique.
Cette médiation culturelle franco-italienne est capitale. Elle explique pourquoi, lorsque Garibaldi rentre en Europe et s'engage dans les guerres d'indépendance italiennes, il bénéficie déjà d'une aura considérable dans l'opinion publique française. L'Amérique du Sud avait été, en quelque sorte, le laboratoire de sa légende européenne.
Un héritage républicain à double sens
L'expérience sud-américaine ne fut pas seulement formatrice pour Garibaldi : elle eut aussi des effets durables sur les sociétés uruguayenne et argentine. La Légion italienne de Montevideo est aujourd'hui encore célébrée en Uruguay comme l'une des unités militaires qui contribuèrent à préserver l'indépendance nationale. Des rues, des places, des monuments perpétuent ce souvenir dans des villes que peu de Français imaginent marquées par l'empreinte du Risorgimento.
Par ailleurs, les réseaux tissés entre exilés européens sur les rives du Río de la Plata eurent des prolongements inattendus. Plusieurs compagnons de Garibaldi en Amérique du Sud revinrent en Europe pour participer aux révolutions de 1848, puis, pour certains, à la Commune de Paris. La circulation des hommes et des idées entre les deux rives de l'Atlantique constitue ainsi l'un des fils conducteurs méconnus de l'histoire républicaine du XIXe siècle.
Pourquoi cette mémoire nous appartient
Pour les Garibaldiens d'aujourd'hui, héritiers d'une tradition franco-italienne de combat pour les libertés, l'épopée américaine n'est pas une parenthèse exotique dans la biographie du Général Rouge : c'est une démonstration éclatante que l'idéal républicain ne connaît pas de frontières naturelles. Garibaldi ne combattit pas pour l'Uruguay parce qu'il était uruguayen, ni pour l'Italie parce que c'était son seul horizon. Il combattit partout où des hommes libres résistaient à la tyrannie, convaincu que chaque victoire locale était une victoire universelle.
Cette dimension internationaliste — que les milieux progressistes français de la monarchie de Juillet et de la Seconde République avaient su reconnaître et célébrer — mérite d'être remise en lumière à l'heure où les replis identitaires menacent de réduire l'histoire à un récit purement national. Les rives du Río de la Plata nous rappellent que le Risorgimento fut, dès ses origines, une affaire de l'humanité tout entière.