L'Aigle et le Lion Rouge : comment deux géants ont incarné des destins opposés pour l'Italie
Il est des rencontres dans l'histoire qui ressemblent à des chocs de civilisations. Celle, jamais vraiment directe, entre Napoléon III et Giuseppe Garibaldi autour de la question italienne en est l'illustration la plus saisissante du XIXe siècle. D'un côté, un souverain issu d'une lignée impériale, manœuvrier habile des chancelleries européennes, soucieux avant tout de l'équilibre des puissances et de la pérennité de son trône. De l'autre, un marin devenu condottiere, républicain intransigeant, dont la seule légitimité tenait à la confiance que lui accordaient les peuples en armes. Entre ces deux hommes, l'Italie n'était pas seulement un enjeu géopolitique : elle était un miroir où chacun projetait une vision du monde irréconciliable avec celle de l'autre.
Napoléon III et l'Italie : une passion calculée
La sympathie de Louis-Napoléon Bonaparte pour la cause italienne n'était pas feinte. Dans sa jeunesse, il avait lui-même participé aux agitations carbonaristes des années 1830 dans la péninsule, aux côtés de patriotes qui rêvaient d'une Italie libre du joug autrichien. Cette expérience forgea en lui une sensibilité réelle à l'égard du Risorgimento. Mais le prince devenu Empereur ne pouvait se permettre le luxe de l'idéalisme : la France de 1850 était une puissance catholique, dont le pape constituait un allié symbolique indispensable. Soutenir une Italie pleinement unifiée, c'était potentiellement signer l'arrêt de mort du pouvoir temporel pontifical — et donc s'aliéner une fraction déterminante de l'opinion française conservatrice.
C'est ainsi que Napoléon III s'engagea dans la campagne d'Italie de 1859 avec une ambition délibérément tronquée. Les victoires de Magenta et de Solférino ouvrirent la voie à une libération du nord de la péninsule, mais l'armistice de Villafranca, signé dans le dos de Cavour, révéla crûment les limites de l'engagement impérial. Venise restait autrichienne ; Rome demeurait pontificale. Napoléon III avait aidé à construire une Italie partielle, une Italie de compromis, taillée à la mesure de ses intérêts dynastiques plutôt qu'à celle des aspirations populaires.
Garibaldi : la logique de l'irrésistible
Face à cette politique du demi-geste, Giuseppe Garibaldi incarnait une tout autre conception de l'action historique. Pour lui, l'unification italienne n'était pas un objet de négociation diplomatique : c'était une nécessité morale, une exigence de justice à laquelle les peuples avaient le droit — et le devoir — de répondre par les armes si les gouvernements s'y refusaient. Son débarquement en Sicile en mai 1860, à la tête de ses célèbres Mille chemises rouges, n'avait reçu aucun blanc-seing officiel. C'était un pari insensé, un coup de force révolutionnaire que les chancelleries regardèrent d'abord avec une incrédulité mêlée d'effroi.
Et pourtant, en quelques semaines, Garibaldi traversa la Sicile comme une tempête, franchit le détroit de Messine, remonta la botte italienne jusqu'à Naples, et remit le Royaume des Deux-Siciles à Victor-Emmanuel II — non par calcul, mais par conviction républicaine. Ce geste, d'une générosité politique rare, illustre la différence fondamentale entre les deux hommes : là où Napoléon cherchait à contrôler le processus pour en tirer des dividendes, Garibaldi acceptait de s'effacer devant l'idée qu'il servait.
Le nœud de Nice : la blessure qui ne cicatrisera jamais
La cession de Nice et de la Savoie à la France en 1860, contrepartie du soutien napoléonien au Piémont-Sardaigne, constitue peut-être le point de rupture le plus douloureux entre les deux visions. Garibaldi, natif de Nice, vécut cette transaction comme une trahison personnelle et politique. Sa ville natale — Nizza la bella — était bradée à un empire sans même que ses habitants fussent véritablement consultés. Le plébiscite organisé dans la précipitation ne dissimulait guère la nature de l'opération : un marchandage de populations, contraire à tout principe démocratique.
Cette blessure nourrit chez Garibaldi une méfiance durable envers Napoléon III, qu'il considérait désormais comme un obstacle à l'émancipation des peuples plutôt que comme un allié. Le contraste avec son propre rapport à la souveraineté populaire n'en était que plus frappant : Garibaldi ne s'était jamais arrogé le droit de disposer des destins collectifs sans le consentement des intéressés.
Deux modèles de légitimité
Au fond, le désaccord entre ces deux figures dépasse la seule question italienne pour toucher à la nature même du pouvoir politique. Napoléon III tirait sa légitimité d'un héritage dynastique et d'un plébiscite orchestré, qu'il entendait perpétuer par la démonstration de sa puissance militaire et diplomatique. Sa vision de l'Italie était celle d'un client utile, d'un espace à stabiliser selon des frontières qui n'affaibliraient pas la France.
Garibaldi, lui, n'avait jamais prétendu gouverner. Sa légitimité était charismatique, populaire, fondée sur la confiance que des milliers de volontaires — italiens, français, hongrois, polonais — lui accordaient librement. Il représentait ce que les historiens du politique appellent parfois une « autorité d'entraînement » : celle qui ne contraint pas, mais qui convainc et mobilise. C'est précisément pour cette raison que son modèle a traversé les décennies quand celui de Napoléon III s'est effondré avec le désastre de Sedan en 1870.
L'héritage garibaldien, ou la victoire des idées sur les calculs
Lorsque le Second Empire s'écroula sous les coups prussiens, Garibaldi — âgé, malade, mais toujours fidèle à ses convictions — n'hésita pas à proposer ses services à la jeune République française. Ce geste, qui étonna l'Europe entière, disait tout de sa philosophie : les peuples, quels qu'ils soient, méritent d'être défendus quand leur liberté est en jeu. Victor Hugo, depuis son exil, salua ce choix avec une émotion qui résonne encore aujourd'hui dans nos mémoires républicaines.
L'Italie que Garibaldi contribua à construire n'était certes pas la République idéale dont il avait rêvé — elle était monarchique, imparfaite, traversée de contradictions. Mais elle était une, elle était libre de la tutelle autrichienne, et elle portait en germe les transformations démocratiques qui adviendraient au siècle suivant. Napoléon III, lui, laissait derrière lui un empire en ruines et une France humiliée.
Cette comparaison n'est pas qu'un exercice d'histoire. Elle nous rappelle, à nous héritiers du Risorgimento franco-italien, que les grandes transformations politiques ne s'achètent pas dans les couloirs des chancelleries : elles se gagnent dans les cœurs, sur les places publiques, et parfois — quand il le faut — sur les champs de bataille où des hommes libres choisissent de se lever.
Les Garibaldiens