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Histoire & Mémoire

Le Vieux Lion et les Fédérés : Garibaldi dans l'orbite de la Commune de Paris

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Le Vieux Lion et les Fédérés : Garibaldi dans l'orbite de la Commune de Paris

Le 18 mars 1871, lorsque les canonniers de la Garde nationale refusèrent de livrer leurs pièces d'artillerie aux troupes de Thiers et que Paris s'embrasa dans l'insurrection la plus radicale de son histoire, Giuseppe Garibaldi avait soixante-quatre ans. Blessé, épuisé par la campagne des Vosges qu'il venait de mener au service de la République française, il se trouvait à Caprera, son île-refuge au large de la Sardaigne. Pourtant, la distance géographique ne saurait masquer la proximité intellectuelle, affective et politique qui le liait aux hommes et aux femmes qui allaient constituer la Commune de Paris. Retracer ces liens, c'est exhumer une fraternité républicaine transnationale que les historiens conservateurs ont soigneusement reléguée dans les marges.

Une amitié forgée dans le feu de la guerre franco-prussienne

Pour comprendre la relation entre Garibaldi et la Commune, il faut remonter aux mois qui précèdent le soulèvement de mars. Après la capitulation de Sedan et la proclamation de la République le 4 septembre 1870, le général italien répondit à l'appel du Gouvernement de la Défense nationale avec une spontanéité qui surprit jusqu'à ses partisans les plus ardents. Lui qui avait jadis combattu contre les troupes françaises à Mentana — défaite douloureuse infligée par Napoléon III au nom de la défense du pouvoir temporel pontifical — n'hésita pas une seule journée à mettre son épée au service d'une France républicaine.

C'est précisément lors de cette campagne des Vosges, entre novembre 1870 et janvier 1871, que Garibaldi noua des relations directes avec plusieurs figures qui allaient jouer un rôle central dans la Commune. Parmi ses officiers et intermédiaires figuraient des républicains avancés, des anciens de 1848, des membres de l'Internationale ouvrière. Son fils Ricciotti commandait des unités où se côtoyaient volontaires italiens et militants français. Ces hommes ne se contentaient pas de partager une tranchée : ils échangeaient des idées, des projets, des adresses secrètes.

La correspondance : des lettres qui dérangent

Les archives de la famille Garibaldi, partiellement consultables à Rome et à Gênes, recèlent une correspondance dont certaines pièces n'ont jamais été publiées en traduction française. Plusieurs lettres échangées entre le général et des délégués de la Commune — notamment des membres de la commission exécutive et des représentants de sections françaises de l'Internationale — attestent d'une relation qui dépasse le simple échange de courtoisies républicaines.

Garibaldi suivait les événements parisiens avec une attention soutenue. Il recevait régulièrement le Journal Officiel de la Commune et des bulletins rédigés par ses correspondants à Paris. En retour, il faisait parvenir des messages d'encouragement, mais aussi des conseils stratégiques et des mises en garde. Dans une lettre datée d'avril 1871, dont des fragments ont été cités par l'historien Georges Bourgin au début du XXe siècle, il exprimait son admiration pour « l'audace civique des fédérés » tout en redoutant l'isolement militaire de la ville. Le vieux guerrier, rompu aux guerres d'embuscades et aux sièges, pressentait le dénouement tragique que son expérience lui rendait trop familier.

Des intermédiaires décisifs : le réseau garibaldien à Paris

Entre Garibaldi et la Commune, il existait une chaîne d'intermédiaires dont on a longtemps sous-estimé le rôle. Les « Garibaldiens de France » — ces volontaires qui avaient rejoint les chemises rouges lors des campagnes italiennes des années 1860 — formaient un réseau dense dans les milieux républicains et ouvriers parisiens. Certains d'entre eux occupèrent des postes de responsabilité pendant les soixante-douze jours de la Commune.

Évoquer Gustave Cluseret, nommé délégué à la Guerre par la Commune, c'est rappeler un homme qui avait servi sous les ordres de Garibaldi en Italie avant de combattre dans la guerre de Sécession américaine. Sa trajectoire incarne à elle seule la dimension internationale du mouvement républicain de l'époque. De même, plusieurs membres de la section française de l'Association internationale des travailleurs, qui jouèrent un rôle pivot dans les structures communardes, entretenaient des liens directs avec des proches du général.

La question de Nice : un contentieux sublimé en solidarité

Il serait inexact de présenter les rapports de Garibaldi avec la France comme dépourvus d'ambivalence. La cession de Nice — sa ville natale — à la France en 1860, négociée dans le dos de la population locale par Cavour et Napoléon III, demeurait une blessure vive. Garibaldi n'avait jamais pardonné à l'Empire cette annexion qu'il jugeait illégitime, et il avait même siégé brièvement à l'Assemblée nationale française en tant que représentant de Nice et de l'Alger, avant d'en démissionner avec fracas.

Mais précisément, la Commune représentait à ses yeux une France radicalement différente de celle des Bonaparte et des Thiers. Une France qui, à l'image de l'Italie rêvée par Mazzini, se construirait par le bas, par la volonté des peuples et non par les calculs des chancelleries. En soutenant moralement la Commune, Garibaldi opérait une distinction fondamentale entre la nation française — dont il se sentait, à sa manière, partie prenante — et l'État bourgeois qui l'écrasait.

L'écho de la Semaine sanglante : deuil et continuité

Lorsque la Semaine sanglante de mai 1871 mit fin à l'expérience communarde dans un bain de sang — entre dix mille et trente mille morts selon les estimations, des dizaines de milliers de déportés —, Garibaldi ressentit le dénouement comme un deuil personnel. Ses déclarations publiques de l'été 1871, relayées par la presse républicaine italienne et française, condamnèrent sans équivoque la répression versaillaise. Il n'hésita pas à qualifier Thiers de « bourreau de la République ».

Plus significatif encore : dans les années qui suivirent, Garibaldi ouvrit ses réseaux aux communards exilés. Plusieurs réfugiés trouvèrent refuge en Italie grâce à des filières que le général cautionnait tacitement, voire organisait directement. Certains d'entre eux participèrent ensuite aux tentatives républicaines et internationalistes des années 1870 en Espagne et dans les Balkans — nouvelles déclinaisons de ce projet universaliste que Garibaldi n'avait jamais cessé de porter.

Une mémoire à revendiquer

L'historiographie dominante du XIXe siècle finissant, soucieuse de réconciliation nationale et méfiante envers tout ce qui rappelait l'insurrection, a méthodiquement dilué les liens entre Garibaldi et la Commune. On a préféré retenir l'image du héros romantique, du condottiere pittoresque, plutôt que celle du républicain intransigeant qui voyait dans le soulèvement parisien la continuation logique de ses propres combats.

C'est précisément cette mémoire-là que Les Garibaldiens entendent revendiquer. Non par nostalgie militante, mais parce que comprendre la profondeur transnationale du mouvement républicain du XIXe siècle, c'est mieux saisir les ressorts d'un engagement politique qui ne connaissait pas de frontières. Entre les fédérés des barricades parisiennes et le vieux lion de Caprera, il y avait plus qu'une sympathie de circonstance : il y avait la conviction partagée que la liberté des peuples est indivisible, et que chaque défaite n'est qu'une étape sur le chemin d'une victoire à venir.

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