Quand les chemises rouges hantaient les barricades : les communards d'inspiration garibaldinne en 1871
Le 18 mars 1871, lorsque Paris s'embrase et que la Commune proclame son autonomie face à un gouvernement versaillais jugé traître à la République, une question demeure rarement posée : qui, parmi les insurgés, avait déjà connu le fracas des combats pour la liberté d'un autre peuple ? La réponse, que les archives parisiennes et romaines livrent avec parcimonie, est pourtant éloquente. Des dizaines de militants italiens en exil, anciens compagnons de route de Giuseppe Garibaldi ou simples héritiers spirituels du Risorgimento, se fondirent dans la foule communarde avec une conviction chevillée au corps : celle que la lutte pour l'émancipation populaire ne connaît ni frontières ni passeports.
Un terreau commun : l'exil politique et les cercles républicains parisiens
Dès les années 1850, Paris était devenu le refuge naturel de nombreux révolutionnaires italiens chassés par la répression autrichienne ou pontificale. Ces exilés — carbonari vieillis, mazziniens désabusés, garibaldiens de la première heure — s'intégrèrent progressivement aux réseaux républicains et socialistes français. Ils fréquentaient les mêmes cafés que Blanqui, lisaient les mêmes pamphlets que Proudhon, et partageaient avec leurs hôtes français une méfiance viscérale envers tout pouvoir clérical ou monarchique.
Ce creuset commun ne fut pas sans conséquences politiques. Les idées que Garibaldi avait mises en actes — souveraineté populaire, fraternité des peuples, refus du compromis avec les puissants — circulaient librement dans ces cercles. La philosophie du général n'était pas une doctrine figée mais une pratique du courage collectif, une éthique de l'engagement que ses admirateurs parisiens transposèrent naturellement dans le contexte français.
Des noms dans les marges de l'histoire
Les archives de la préfecture de police, croisées avec les travaux de chercheurs italiens comme Alfonso Scirocco ou, côté français, avec les inventaires dressés par le Musée de l'Histoire vivante de Montreuil, révèlent plusieurs trajectoires individuelles saisissantes.
Andrea Costa, futur fondateur du Parti socialiste italien, séjournait à Paris durant les semaines de la Commune. S'il ne combattit pas directement sur les barricades, ses écrits témoignent d'une admiration profonde pour l'insurrection communarde, qu'il interprétait comme la continuation logique de ce que Garibaldi avait ébauché en Italie du Sud. De même, certains membres des bataillons de la Garde nationale comptaient dans leurs rangs des ouvriers italiens installés à Paris depuis les années 1860 — tailleurs, chapeliers, maçons — qui avaient grandi dans la légende de l'Expédition des Mille et qui voyaient dans la Commune une occasion inespérée de refaire, sur la Seine, ce qui avait été tenté sur le Volturno.
Plus symboliquement encore, Garibaldi lui-même avait combattu pour la France lors de la guerre franco-prussienne de 1870-1871, commandant l'Armée des Vosges avec une fidélité à la République française qui lui valut d'être élu député à l'Assemblée nationale de Bordeaux — mandat qu'il dut rapidement abandonner sous les huées des monarchistes. Cette présence physique du général sur le sol français, quelques semaines à peine avant l'insurrection de mars, ne fut pas anodine : elle rappelait à ceux qui l'avaient côtoyé que l'idéal républicain n'était pas une abstraction, mais un corps en mouvement.
La philosophie garibaldinne à l'épreuve de la barricade
Qu'est-ce qui, précisément, dans la pensée de Garibaldi, pouvait résonner avec les aspirations communardes ? Plusieurs éléments méritent d'être soulignés.
D'abord, la conviction que le peuple armé est le seul garant légitime de sa propre liberté. Garibaldi n'avait jamais fait confiance aux diplomates ni aux arrangements de cabinet ; il croyait à la force créatrice de l'insurrection populaire, encadrée par une discipline morale plutôt que par une hiérarchie militaire rigide. Cette vision résonnait profondément avec l'organisation de la Garde nationale communarde, fondée sur l'élection des officiers et le refus de l'armée permanente.
Ensuite, l'anticléricalisme militant. La Commune et le garibaldisme partageaient une hostilité déclarée à l'emprise de l'Église catholique sur la vie publique. Les communards qui brûlèrent la guillotine place Voltaire ou qui décrétèrent la séparation de l'Église et de l'État s'inscrivaient, consciemment ou non, dans une tradition dont Garibaldi avait été l'un des champions les plus retentissants en Europe.
Enfin, l'internationalisme. La Première Internationale, dont plusieurs membres actifs participèrent à la Commune, avait vu dans Garibaldi un allié naturel — même si le général, peu doctrinaire, se tenait à distance des querelles théoriques entre marxistes et bakouniniens. Des figures comme Benoît Malon, qui combattit sur les barricades avant de s'exiler en Italie après la Semaine sanglante, incarnèrent cette porosité entre les deux mouvements.
La mémoire confisquée
La répression versaillaise, qui fit entre dix et trente mille morts selon les estimations, effaça brutalement les traces de cette filiation. Les survivants italiens qui purent fuir rejoignirent la diaspora des vaincus de la Commune, dispersés entre Genève, Londres et New York. Leurs mémoires, quand ils en rédigèrent, furent publiées confidentiellement, dans des langues que l'historiographie française dominante ne lisait guère.
Il faudra attendre les travaux d'historiens comme Mathilde Larrère ou les recherches croisées franco-italiennes menées depuis les années 1990 pour que ces présences commencent à être documentées sérieusement. Le chemin reste long : les archives italiennes du Risorgimento conservent encore des correspondances non dépouillées, et les fonds de la préfecture de police parisienne recèlent sans doute des dossiers de surveillance qui permettraient de reconstituer des itinéraires individuels encore inconnus.
Une mémoire à revendiquer
Pour les Garibaldiens d'aujourd'hui, cette histoire fragmentaire n'est pas une curiosité anecdotique. Elle rappelle que les luttes pour la justice sociale et la démocratie républicaine ont toujours été, dans la tradition dont nous nous réclamons, des entreprises collectives dépassant les cadres nationaux. Les communards garibaldiens de 1871 n'étaient pas des idéalistes naïfs : c'étaient des hommes et des femmes qui avaient appris, sous d'autres drapeaux, que la liberté se conquiert et ne se négocie pas.
En commémorant leur mémoire, nous ne faisons pas que rendre justice à des oubliés de l'histoire. Nous affirmons que l'héritage du Risorgimento et celui de la Commune appartiennent à un même fleuve — souterrain parfois, tumultueux toujours — dont les eaux continuent d'irriguer les combats progressistes contemporains.