Sous les drapeaux de Garibaldi : le destin oublié des volontaires français du Risorgimento
Il est des histoires que l'Histoire officielle préfère taire. Parmi elles, celle de ces centaines de Français qui, au milieu du XIXe siècle, abandonnèrent leur foyer, leur métier, parfois leur famille, pour rejoindre les armées irrégulières de Giuseppe Garibaldi. Non par mercenariat, non par aventurisme vulgaire, mais par conviction profonde que la liberté d'un peuple était indissociable de la liberté de tous les peuples. Ce sont ces hommes — et quelques femmes — que nous voulons ici sortir de l'ombre.
Un réseau d'idéaux tissé entre Paris et Turin
Pour comprendre pourquoi des Français se sont enrôlés sous la chemise rouge, il faut revenir au terreau politique qui fertilisait l'Europe des années 1840-1860. La révolution de 1848 avait laissé en France une génération de républicains meurtris, dont beaucoup avaient dû fuir la répression de Louis-Napoléon Bonaparte après le coup d'État de décembre 1851. L'exil, souvent à Londres ou à Bruxelles, les avait mis en contact direct avec les réseaux mazziniens et les cercles garibaldiens en plein essor.
Ces exilés français portaient avec eux une culture politique internationaliste héritée de la Révolution : l'idée que la nation n'était pas une fin en soi, mais un instrument au service de la liberté universelle. Lorsque Garibaldi lança en 1860 son expédition des Mille depuis Quarto, des volontaires français figuraient déjà parmi ses rangs les plus déterminés. Certains avaient combattu avec lui en Uruguay, d'autres l'avaient rencontré lors de ses passages à Paris ou à Nice — sa ville natale, alors encore sarde.
Des visages, des noms, des destins
Parmi ces volontaires, quelques figures méritent d'être évoquées avec la précision qu'elles méritent. Gustave Paul Cluseret, né à Paris en 1823, officier de l'armée française reconverti en militant républicain, rejoignit les forces garibaldines en Sicile en 1860. Il témoignera plus tard de l'enthousiasme communicatif qui régnait au sein des troupes hétéroclites du général : « On ne se demandait pas d'où venait l'homme à côté de soi. On regardait seulement dans ses yeux s'il croyait à la même chose que vous. »
Moins connu, mais tout aussi significatif, le cas d'Étienne Cabet, fils du célèbre utopiste français, qui traversa la péninsule en 1861 pour porter des fonds collectés dans les cercles ouvriers lyonnais aux blessés de l'armée garibaldine. Ces gestes de solidarité matérielle, souvent discrets, formaient la trame invisible d'un réseau franco-italien de soutien aux luttes du Risorgimento.
Les archives du Musée du Risorgimento de Milan, ainsi que celles de la Bibliothèque nationale de France, conservent des lettres et des journaux intimes qui témoignent de ces engagements. On y lit la même combinaison d'enthousiasme idéaliste et de pragmatisme guerrier : ces hommes savaient qu'ils risquaient leur vie, mais ils estimaient que renoncer à combattre eût été trahir quelque chose de plus précieux encore.
L'attrait du « général des peuples »
Que représentait Garibaldi aux yeux de ces volontaires français ? Certainement pas un chef d'État au sens classique du terme. Sa popularité en France dépassait largement les cercles républicains : Victor Hugo lui vouait une admiration sans réserve, George Sand évoquait sa figure avec une émotion presque mystique, et les caricatures de presse le représentaient tantôt en saint laïc, tantôt en nouveau Spartacus. Il incarnait quelque chose que la politique institutionnelle semblait incapable de produire : l'accord parfait entre la parole et l'acte, entre l'idéal proclamé et le sacrifice consenti.
Pour un républicain français frustré par les compromis du Second Empire, rejoindre Garibaldi, c'était en quelque sorte retrouver la pureté perdue de 1848. C'était aussi participer à une épopée dont on sentait confusément qu'elle marquerait l'Histoire — et l'on n'avait pas tort.
Une intégration complexe dans les rangs garibaldins
L'accueil réservé aux volontaires étrangers au sein des colonnes garibaldines était variable. Si Garibaldi lui-même affichait un internationalisme sincère et accordait volontiers des responsabilités aux combattants français, les tensions n'étaient pas absentes. Les différences linguistiques créaient des malentendus tactiques parfois graves. La discipline irrégulière des troupes, si différente de la rigueur des armées européennes conventionnelles, déroutait certains officiers français habitués à la hiérarchie napoléonienne.
Pourtant, la plupart de ces volontaires s'adaptèrent avec une remarquable souplesse. Plusieurs témoignages soulignent l'effet unificateur du danger partagé : une fois sous le feu ennemi, les origines nationales s'effaçaient au profit d'une identité nouvelle, celle du « garibaldin », ce combattant libre qui ne devait sa fidélité qu'à une cause plutôt qu'à un État.
Un héritage insuffisamment reconnu
Lorsque l'unité italienne fut proclamée en 1861, puis complétée en 1870 avec la prise de Rome, ces volontaires français rentrèrent pour la plupart dans l'ombre. Certains reprirent leur vie ordinaire ; d'autres s'engagèrent dans les luttes sociales de la Commune de Paris en 1871 — Cluseret en fut l'un des chefs militaires. Le fil rouge entre le Risorgimento et la Commune est d'ailleurs l'un des axes les plus féconds pour comprendre la généalogie du mouvement républicain international du XIXe siècle.
Aujourd'hui, aucune plaque commémorative française ne rend hommage à ces combattants de l'unité italienne. Leurs noms n'apparaissent dans aucun programme scolaire. C'est précisément pour cela que la mission des Garibaldiens trouve tout son sens : rappeler que l'histoire franco-italienne ne se réduit pas aux traités diplomatiques ni aux rivalités dynastiques, mais qu'elle est aussi faite de ces engagements individuels où la liberté d'un peuple lointain était vécue comme une affaire personnelle et urgente.
Honorer ces volontaires oubliés, c'est finalement honorer une certaine idée de l'Europe — non pas celle des chancelleries, mais celle des consciences.