Héroïnes effacées : les femmes qui ont combattu pour l'Italie unie
Dans la mémoire collective du Risorgimento, les visages qui surgissent sont presque invariablement masculins : Garibaldi le général, Mazzini l'idéologue, Cavour le diplomate. Pourtant, à y regarder de plus près, les femmes ont été présentes à chaque étape de ce grand mouvement d'unification nationale — sur les champs de bataille, dans les réseaux clandestins, dans les salons politiques et dans les hôpitaux de campagne. Leur effacement progressif de l'histoire officielle n'est pas le fruit du hasard : il est le résultat d'un choix politique et culturel que nous avons le devoir de contester.
Anita Garibaldi : bien plus qu'une épouse
Il serait impossible de commencer ce portrait collectif sans évoquer Ana Maria de Jesus Ribeiro, connue de la postérité sous le nom d'Anita Garibaldi. Née au Brésil en 1821, elle rencontra Giuseppe lors de ses années d'exil en Amérique du Sud et devint non seulement sa compagne de vie, mais aussi sa camarade de combat à part entière. Elle chevaucha à ses côtés lors des campagnes de Rio Grande do Sul et de l'Uruguay, apprit à manier les armes, commanda des unités sous le feu ennemi et mit au monde leurs enfants dans des conditions d'une rudesse extrême.
Lorsqu'elle rejoignit Garibaldi en Italie pour la défense de la République romaine en 1849, Anita était déjà une guerrière aguerrie. Elle mourut cette même année, épuisée, lors de la retraite à travers les marais de Comacchio, enceinte de leur quatrième enfant. Elle avait vingt-huit ans.
En France, son souvenir est particulièrement vivace à Nice, où une statue lui est dédiée sur la Promenade des Anglais, face à la mer. Cette représentation — une femme à cheval, tenant un enfant d'un bras et une arme de l'autre — est l'une des rares statues équestres féminines de l'espace public français. Elle mérite d'être davantage connue et célébrée comme symbole d'une féminité combattante qui ne renonce pas à la maternité pour embrasser la révolution.
Cristina di Belgioioso : la princesse révolutionnaire
Moins populaire qu'Anita mais tout aussi remarquable, la princesse Cristina Trivulzio di Belgioioso incarne une autre facette de l'engagement féminin dans le Risorgimento. Aristocrate milanaise contrainte à l'exil par les autorités autrichiennes, elle s'installa à Paris où elle tint l'un des salons les plus influents de la monarchie de Juillet, recevant Chopin, Heine, Mignet et Tocqueville.
Mais Cristina di Belgioioso n'était pas une simple hôtesse mondaine. Elle finança de ses propres deniers des expéditions révolutionnaires, écrivit des pamphlets politiques d'une lucidité remarquable et organisa, lors des Cinq Journées de Milan en 1848, un corps d'infirmières volontaires qui préfigure, avec plusieurs décennies d'avance, les organisations humanitaires modernes. Son rapport à la France est particulièrement intéressant : elle y trouva un refuge et une tribune, mais aussi un modèle politique dont elle tenta de transposer les principes dans le contexte italien.
Ses écrits sur la condition des femmes, publiés notamment dans la Revue des Deux Mondes, constituent un document précieux sur les aspirations féministes de l'époque et sur les liens intellectuels qui unissaient les progressistes français et italiens. Elle plaidait pour l'éducation des femmes, leur participation à la vie civique et leur émancipation économique — des positions qui, dans le contexte des années 1840, relevaient d'un courage intellectuel considérable.
Les Garibaldine : soldates anonymes d'une cause universelle
Au-delà des figures connues, il faut parler des centaines de femmes anonymes qui prirent part aux campagnes garibaldines sous diverses formes. Certaines revêtirent la chemise rouge et combattirent dans les rangs réguliers, dissimulant parfois leur identité pour contourner les réticences de l'état-major. D'autres assurèrent des fonctions d'espionnage et de liaison, exploitant la liberté de mouvement que leur conférait leur statut de civiles dans des zones de conflit.
Les archives de la Légion garibaldienne conservent quelques témoignages fragmentaires de ces engagements féminins. Des noms émergent çà et là : Giuseppina Vadalà, qui combattit lors de la campagne de Sicile en 1860 ; Rosa Spataro, signalée dans les rapports comme « combattante courageuse » lors de la prise de Naples. Ces femmes n'ont pas de statues, pas de rues à leur nom. Elles n'existent que dans la poussière des archives, attendant des historiens qui voudront bien les en sortir.
L'influence franco-italienne sur les droits des femmes
L'engagement de ces femmes dans le Risorgimento ne peut être compris sans référence au contexte intellectuel franco-italien de l'époque. Les idées de Saint-Simon, de Fourier et de George Sand circulaient librement entre Paris et Turin, entre Marseille et Gênes. Les milieux républicains italiens en exil à Paris étaient en contact permanent avec les féministes françaises — Flora Tristan, Pauline Roland, Jeanne Deroin — qui militaient pour l'égalité civile et politique des femmes.
Cet échange d'idées eut des conséquences concrètes. Garibaldi lui-même, influencé par ces courants, défendit publiquement le droit de vote des femmes dans ses interventions au Parlement italien, en avance sur la quasi-totalité de ses contemporains. En 1874, il déposa une proposition de loi en faveur du suffrage féminin — un texte qui ne fut pas adopté, mais qui témoigne d'une sensibilité politique remarquable pour l'époque.
En France, l'exemple des femmes du Risorgimento inspira plusieurs militantes républicaines qui virent dans l'Italie garibaldienne un laboratoire de la liberté. Louise Michel elle-même, figure emblématique de la Commune de Paris, évoqua dans ses mémoires l'admiration qu'elle portait aux combattantes italiennes.
Réhabiliter ces mémoires : un impératif politique
Pourquoi cet article aujourd'hui ? Parce que l'histoire ne se réécrit pas seule. Parce que l'effacement des femmes du récit révolutionnaire n'est pas une simple négligence : c'est un acte politique qui a servi à légitimer leur exclusion de la citoyenneté pleine et entière. Rappeler leurs noms, leurs actes, leurs idées, c'est contribuer à une histoire plus juste et plus complète — une histoire qui honore véritablement les valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité que le Risorgimento prétendait incarner.
Les Garibaldiens s'engagent à poursuivre ce travail de réhabilitation, en collaboration avec des chercheurs et des associations des deux côtés des Alpes. Car l'héritage de Garibaldi ne sera pleinement restitué que lorsque toutes celles qui l'ont porté avec lui auront retrouvé la place qui leur revient dans notre mémoire collective.