Encres et Complots : Ce que les Archives Ravennates Révèlent des Alliances Franco-Italiennes
Ravenne, cité des mosaïques et des empereurs, garde en ses murs un trésor moins spectaculaire que ses basiliques byzantines mais non moins précieux pour qui s'intéresse à l'histoire républicaine du XIXe siècle. Nichés dans des cartons poussiéreux au sein du fonds Garibaldi-Dumas conservé à la Biblioteca Classense, des feuillets jaunis portent encore les traces d'une encre qui, à l'époque où elle fut couchée sur le papier, pouvait valoir à son auteur la prison ou l'exil.
Ces documents — lettres personnelles, billets chiffrés, instructions logistiques — forment l'ossature d'un réseau franco-italien dont l'histoire officielle n'a retenu que les éclats héroïques, occultant volontiers les tractations souterraines et les désaccords profonds qui en constituaient la trame réelle.
Un fonds longtemps négligé par l'historiographie française
Pendant des décennies, les historiens français ont préféré les archives parisiennes et les mémoires publiés pour reconstruire les liens entre Garibaldi et le monde républicain hexagonal. Les dépôts italiens, et plus particulièrement ceux de Romagne, ont été insuffisamment sollicités, en partie pour des raisons linguistiques, en partie faute de financements dédiés aux missions de recherche transalpines.
Or, c'est précisément à Ravenne que le Général séjourna lors de sa fuite éperdue de 1849, après la chute de la République romaine. C'est là qu'Anita mourut, épuisée, dans une ferme des environs de Mandriole. Et c'est là que commença, dans le deuil et la clandestinité, une correspondance régulière avec plusieurs figures républicaines françaises qui avaient suivi de près le siège de Rome.
Parmi les correspondants identifiés figure Ledru-Rollin, alors exilé à Londres, mais dont les lettres transitaient par des relais marseillais avant de parvenir en Italie. On trouve également des billets signés de pseudonymes transparents — « l'Ami du Midi », « le Vieux de la Montagne » — que les spécialistes rattachent aujourd'hui à des militants lyonnais proches des cercles mazziniens.
Entre effusion fraternelle et pragmatisme politique
La première surprise que réservent ces correspondances est leur tonalité. On s'attendrait à des documents austères, secs comme des rapports militaires. On découvre au contraire une prose souvent lyrique, où les formules d'amitié sincère côtoient les demandes de fonds urgentes et les évaluations froides des rapports de force diplomatiques.
Garibaldi lui-même, dont on connaît la plume directe et peu ornée dans ses mémoires publiés, se montre ici d'une chaleur inattendue. Dans une lettre datée de l'automne 1850 et adressée à un correspondant français non encore formellement identifié, il écrit — nous citons dans notre traduction — : « Vous êtes pour moi davantage qu'un allié de circonstance ; vous êtes le visage de cette France que j'aime parce qu'elle a un jour enseigné au monde que la liberté pouvait s'écrire en loi. »
Mais ces épanchements ne doivent pas faire illusion. Les mêmes feuillets contiennent, quelques lignes plus bas, des estimations précises sur le nombre de volontaires mobilisables en cas d'insurrection piémontaise, des demandes de matériel — fusils, poudre, argent — et des critiques acerbes à l'égard des tergiversations de certains alliés républicains français jugés trop timorés.
Les désaccords que la légende a effacés
C'est peut-être là le point le plus saillant de ces archives : leur capacité à restituer les tensions que la mythologie garibaldinne a soigneusement lissées. La relation entre le Général et les républicains français n'était pas un long fleuve tranquille. Elle était traversée de malentendus, de rivalités d'ego et de divergences stratégiques profondes.
Plusieurs lettres témoignent d'un agacement croissant de Garibaldi face à ce qu'il percevait comme une tendance française à subordonner l'émancipation italienne aux intérêts de la politique intérieure hexagonale. Dans un billet particulièrement vif, adressé vers 1855, il fustige ceux qui « parlent de la liberté de l'Italie comme on parle d'un beau tableau que l'on admire sans jamais ouvrir la fenêtre ».
Du côté français, certaines lettres révèlent une méfiance réciproque : des correspondants s'interrogent sur la fiabilité du Général, sur son rapport ambigu à la discipline politique, sur sa capacité à subordonner ses élans à une stratégie collective. Ces réserves, que l'on ne trouve guère dans les biographies hagiographiques du XIXe siècle, donnent à l'alliance franco-italienne une épaisseur humaine et contradictoire que l'histoire officielle a trop souvent aplanie.
Méthode et enjeux d'une recherche en cours
L'exploitation systématique de ce fonds n'en est qu'à ses débuts. Une équipe franco-italienne, associant des chercheurs de l'université de Bologne et de l'École des hautes études en sciences sociales de Paris, travaille depuis 2021 à un inventaire raisonné de la correspondance. Les premières conclusions, présentées lors d'un colloque à Gênes en 2023, ont déjà suscité un vif intérêt dans la communauté des historiens du Risorgimento.
L'enjeu dépasse la simple curiosité érudite. Comprendre la réalité des liens franco-italiens de cette période, dans leur complexité et leurs contradictions, c'est mieux saisir les fondements idéologiques sur lesquels s'est construite une certaine idée de l'Europe républicaine. C'est aussi, pour nous qui nous réclamons de cet héritage, une invitation à l'honnêteté intellectuelle : les grandes causes ne sont pas moins grandes parce qu'elles furent portées par des hommes et des femmes qui se disputaient, se défiaient et se réconciliaient.
Les archives de Ravenne nous rappellent que la fraternité n'est pas un état naturel, mais une conquête permanente — ce qui, à bien y réfléchir, la rend d'autant plus précieuse.