La table des conjurés : nourritures et convivialité dans les cercles républicains franco-italiens
Dans ses mémoires, Giuseppe Garibaldi évoque à plusieurs reprises les repas pris avec ses compagnons d'exil comme des moments de recharge morale autant que physique. Cette observation, souvent traitée comme une anecdote pittoresque par les biographes, mérite en réalité d'être prise au sérieux. Car dans les réseaux républicains franco-italiens du XIXe siècle, la table n'était pas un espace neutre : elle était un lieu politique.
Manger ensemble pour exister ensemble
L'anthropologie politique a depuis longtemps établi que le partage de la nourriture constitue l'un des fondements les plus anciens du lien social et de l'appartenance collective. Dans les communautés d'exilés — qu'il s'agisse des réfugiés italiens à Paris, à Lyon ou à Marseille — cette dimension prenait une acuité particulière. Coupés de leurs territoires d'origine, surveillés par la police impériale, souvent démunis, ces hommes et ces femmes trouvaient dans les repas partagés une forme de reconstitution identitaire que rien d'autre ne pouvait pleinement remplacer.
Les archives policières françaises des années 1850 et 1860 — conservées notamment dans les fonds de la Préfecture de Police de Paris — regorgent de rapports d'agents infiltrés qui décrivent des dîners suspects dans des arrière-salles de restaurants du quartier Latin ou des trattorie improvisées de la Goutte-d'Or. Ces rapports, rédigés avec la minutie méfiante propre aux policiers de l'Empire, livrent malgré eux une image précieuse de la sociabilité républicaine : les convives mêlent le français et l'italien, chantent à voix basse des airs patriotiques, et délibèrent entre deux plats de pasta de la stratégie à adopter face aux dernières nouvelles venues de Rome ou de Naples.
Les recettes de l'exil : une identité culinaire transnationale
La question de ce que l'on mangeait dans ces cercles n'est pas anodine. Les exilés italiens en France apportaient avec eux leurs habitudes alimentaires, leurs recettes, leurs produits — ou du moins les approximations que l'on pouvait en reconstituer avec ce que les marchés parisiens, lyonnais ou marseillais offraient. Cette adaptation culinaire est en elle-même une métaphore du Risorgimento : un idéal qui devait s'incarner dans des conditions concrètes, souvent imparfaites, toujours bricolées.
Les récits de mémorialistes comme Felice Orsini — avant son exécution en 1858 — ou les témoignages de réfugiés recueillis par des journalistes républicains français décrivent des tables où le minestrone voisinait avec le pot-au-feu, où le vin de Barolo côtoyait le Beaujolais, où les fromages piémontais s'accommodaient du pain de campagne français. Cette hybridation culinaire n'était pas seulement le résultat de contraintes pratiques : elle exprimait symboliquement la nature même du mouvement garibaldien, profondément transnational et ouvert à la diversité des cultures républicaines européennes.
La trattoria comme cellule politique
Certains établissements jouèrent un rôle particulièrement important dans cette géographie gastronomique de la dissidence. À Paris, quelques restaurants italiens du quartier Saint-Germain-des-Prés et du Marais étaient connus des initiés comme des points de ralliement discrets. Le patron y était souvent lui-même un sympathisant ou un ancien combattant ; la salle du fond, accessible par un couloir séparé, servait de salle de réunion informelle.
À Marseille, les trattorias du quartier de Belsunce remplissaient une fonction analogue. Plusieurs d'entre elles apparaissent dans des correspondances privées conservées aux Archives départementales des Bouches-du-Rhône sous des noms codés ou des descriptions elliptiques : « chez le Génois », « la maison aux pâtes », « l'auberge du port ». Ces désignations informelles témoignent d'une topographie mémorielle partagée, d'un savoir collectif sur les lieux sûrs que seuls les membres du réseau détenaient.
Le banquet républicain : rituel et dramaturgie politique
Au-delà des repas quotidiens, les grandes occasions donnaient lieu à de véritables banquets républicains dont la dimension cérémonielle était soigneusement orchestrée. La tradition du banquet politique, profondément enracinée dans la culture française depuis la Révolution, fut adoptée et adaptée par les milieux garibaldiens franco-italiens. Ces événements, qui pouvaient rassembler plusieurs dizaines de personnes dans une salle de café ou un local associatif, obéissaient à une dramaturgie précise.
On y portait des toasts à la République, à l'Italie libre, à la fraternité des peuples. On y lisait des lettres envoyées par des combattants exilés plus loin encore — en Angleterre, en Amérique du Sud, en Tunisie. On y collectait des fonds pour les familles de prisonniers politiques ou pour financer les prochaines expéditions. Et l'on y mangeait, abondamment, parce que la générosité de la table était elle-même un acte politique : une affirmation que la vie, la joie et la fraternité concrète étaient des valeurs que nul tyran ne pouvait confisquer.
Garibaldi lui-même, homme de table sobre mais convivial
Garibaldi lui-même, malgré — ou peut-être à cause de — ses années de vie spartiate sur les champs de bataille et dans les fermes de Caprera, accordait une importance réelle aux repas partagés. Plusieurs témoignages de ses compagnons le décrivent comme un convive attentif, soucieux que chacun soit nourri avant lui, prompt à faire passer les plats et à remplir les verres. Cette sobriété personnelle doublée d'une générosité envers les autres n'est pas sans signification : elle incarne une conception de la table comme espace d'égalité pratique, où le rang et le titre s'effacent devant la faim commune et le plaisir partagé.
Le mémorialiste Alberto Mario, l'un de ses plus proches compagnons, rapporte que lors des expéditions, Garibaldi refusait systématiquement tout traitement de faveur en matière d'alimentation. « Il mangeait ce que mangeaient ses hommes, » écrit-il, « et quand la nourriture manquait, il était le dernier à s'en plaindre. » Cette égalité de la table était une leçon politique quotidienne, plus éloquente que bien des discours.
Un héritage à redécouvrir
Cette dimension gastronomique et conviviale de l'héritage garibaldien est aujourd'hui presque entièrement oubliée. Pourtant, elle nous dit quelque chose d'essentiel sur la nature du mouvement : un républicanisme qui ne se réduisait pas à des principes abstraits, mais qui cherchait à s'incarner dans des pratiques concrètes de fraternité, d'égalité et de joie partagée.
À l'heure où les idéaux progressistes cherchent de nouveaux modes d'expression et de nouveaux espaces de rassemblement, il n'est peut-être pas inutile de se souvenir que pour les compagnons de Garibaldi, la table était déjà un lieu de résistance et d'espoir. Mettre le couvert pour ses frères et ses sœurs de combat, c'était affirmer, contre toutes les oppressions, que le monde que l'on voulait construire était déjà là, en germe, dans le partage du pain et du vin.