Le Général Rouge et la Question Ouvrière : Garibaldi face aux aspirations sociales de son temps
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Lorsque l'on évoque Giuseppe Garibaldi dans les cercles républicains français, c'est presque invariablement l'image du condottiere en chemise rouge qui surgit en premier : l'homme de la Sicile, le vainqueur de Calatafimi, le libérateur que Victor Hugo célébrait comme « la plus grande épée du siècle ». Cette iconographie héroïque, aussi légitime soit-elle, a longtemps occulté une dimension essentielle de l'homme : sa conscience aiguë des inégalités sociales et son engagement, parfois hésitant mais réel, en faveur des classes laborieuses.
Aux Garibaldiens, nous tenons à restituer cette complexité. Car comprendre Garibaldi dans sa plénitude, c'est aussi comprendre pourquoi son héritage continue de résonner dans les mouvements progressistes contemporains, en France comme en Italie.
Un républicain entre deux mondes
Garibaldi grandit dans un environnement maritime où la promiscuité entre les classes était une réalité quotidienne. Né à Nice en 1807 — cette ville dont le destin franco-italien demeure l'une des questions les plus douloureuses du Risorgimento —, il fréquenta dès sa jeunesse les dockers, les pêcheurs et les artisans qui constituaient le tissu vivant du port méditerranéen. Cette expérience initiale forgea chez lui une sensibilité aux conditions de vie des travailleurs que les années d'exil, notamment au Brésil et en Uruguay, ne firent qu'approfondir.
Son adhésion à la pensée de Saint-Simon dans les années 1830, relayée par les cercles mazziniens de la diaspora italienne à Marseille et à Paris, témoigne d'une curiosité intellectuelle que l'historiographie militaire a trop souvent négligée. Le saint-simonisme, avec son ambition de réorganiser la société autour du travail productif et de substituer l'administration des choses au gouvernement des hommes, offrait à Garibaldi un cadre conceptuel pour articuler ses intuitions sociales.
La terre, nerf de la révolution
La question agraire constitue sans doute le point d'articulation le plus révélateur entre la stratégie nationale et la vision sociale de Garibaldi. Lors de l'expédition des Mille en 1860, des milliers de paysans siciliens se soulevèrent spontanément, convaincus que la « révolution garibaldinne » signifiait également une redistribution des latifundia — ces immenses domaines féodaux qui écrasaient les campagnes méridionales depuis des siècles.
Garibaldi se trouva alors face à un dilemme fondateur. Céder aux aspirations paysannes risquait d'effrayer les propriétaires libéraux dont le soutien lui était indispensable pour unifier la péninsule sous l'égide de la monarchie savoyarde. Refuser de les satisfaire revenait à trahir la promesse implicite d'une révolution qui serait aussi sociale. Il choisit, à contrecœur, la prudence tactique — mais cette décision le hantera jusqu'à la fin de sa vie.
Dans ses Mémoires, rédigées à Caprera avec une franchise désarmante, il reconnaît que l'unification italienne ne pouvait constituer qu'une première étape : « L'Italie est faite, écrit-il en substance, mais les Italiens restent à faire — et parmi eux, les plus nombreux, les plus démunis, attendent encore leur part. » Cette lucidité tardive n'est pas une simple autocritique ; elle dessine le contour d'un programme inachevé.
Garibaldi et l'Internationale : une convergence ambiguë
Les rapports de Garibaldi avec le mouvement ouvrier organisé méritent une attention particulière, surtout dans la perspective franco-italienne qui est la nôtre. Lorsque la Première Internationale ouvrière fut fondée à Londres en 1864, Garibaldi fut salué par plusieurs de ses membres comme un allié naturel. Marx lui-même, pourtant peu enclin aux enthousiasmes faciles, reconnut en lui un représentant de la cause des peuples opprimés, même si les deux hommes divergeaient profondément sur la méthode et sur le rôle de l'État.
En France, les milieux proudhoniens et les futurs communards voyaient en Garibaldi un précurseur : n'avait-il pas démontré qu'une poignée de volontaires résolus pouvait renverser l'ordre établi ? Lors de la guerre franco-prussienne de 1870-1871, quand Garibaldi prit les armes pour défendre la République française naissante — geste d'une générosité politique sans équivalent —, il fut accueilli dans les milieux ouvriers de Lyon et de Dijon comme l'incarnation vivante de la solidarité internationale entre les peuples.
Cet épisode, souvent réduit à une anecdote dans les manuels scolaires français, mérite d'être relu comme un acte politique délibéré. En choisissant de combattre pour la France républicaine contre l'Empire prussien, Garibaldi affirmait que la cause de la liberté nationale et celle de la démocratie sociale étaient indissociables.
Une vision du travail en avance sur son temps
Sur le plan proprement économique, les positions de Garibaldi ont de quoi surprendre par leur modernité. Dans ses écrits et discours des années 1860-1870, il plaide régulièrement pour la limitation du temps de travail, pour l'accès universel à l'éducation — condition sine qua non, à ses yeux, de toute émancipation réelle —, et pour une fiscalité progressive qui ferait peser l'effort collectif sur les épaules des plus fortunés.
Il soutint publiquement les premières coopératives ouvrières italiennes, voyant dans l'autogestion économique une forme concrète de cette liberté qu'il avait défendue les armes à la main. Cette cohérence entre l'idéal politique et la pratique économique le distingue nettement des libéraux de son époque, qui concevaient la liberté avant tout comme l'absence d'entraves pour les entrepreneurs et les propriétaires.
Cette dimension de sa pensée trouva un écho particulier dans les milieux républicains français. Des figures comme Louis Blanc ou Ledru-Rollin, qui partageaient avec Garibaldi les mêmes réseaux d'exil parisien, reconnaissaient en lui un compagnon de route naturel, même si les divergences tactiques restaient nombreuses.
L'héritage inachevé
Mourant en 1882 à Caprera, Garibaldi laissait derrière lui une Italie unifiée mais profondément inégalitaire, une question méridionale non résolue et un mouvement ouvrier qui commençait tout juste à s'organiser. Son héritage social fut revendiqué aussi bien par les socialistes italiens naissants que par les républicains radicaux français, preuve que sa pensée résistait mal aux tentatives de récupération univoque.
C'est peut-être là sa grandeur paradoxale : Garibaldi n'a jamais théorisé un système cohérent, et c'est précisément pour cela que son exemple conserve une force d'interpellation intacte. Il nous rappelle qu'aucune libération nationale n'est complète si elle ne s'accompagne d'une libération sociale, et qu'aucune justice économique ne peut durablement s'installer sans les libertés politiques qui en sont le socle.
Pour nous, héritiers du Risorgimento franco-italien, cette leçon demeure d'une brûlante actualité. Dans un monde où les inégalités se creusent et où les nationalismes étroits tentent de confisquer la mémoire des révolutions passées, il est plus que jamais nécessaire de restituer à Garibaldi la plénitude de son engagement — celui d'un homme qui croyait, envers et contre tout, que la liberté d'un peuple et la dignité de chaque travailleur étaient une seule et même cause.