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Deux visions pour une Italie : le grand schisme entre Mazzini et Garibaldi

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Deux visions pour une Italie : le grand schisme entre Mazzini et Garibaldi

Il est des rivalités qui, loin d'affaiblir une cause, en révèlent toute la profondeur. Celle qui opposa Giuseppe Mazzini à Giuseppe Garibaldi — deux noms gravés en lettres de feu dans l'histoire du Risorgimento — appartient précisément à cette catégorie. Ni haine personnelle, ni ambition vulgaire ne séparaient ces deux hommes : c'est une divergence de fond, portant sur la nature même de l'État italien à construire, qui creusa entre eux un fossé aussi durable qu'instructif. Et ce débat, né sous les cieux de la péninsule, ne tarda pas à franchir les Alpes pour nourrir les cercles républicains parisiens d'une réflexion dont l'écho résonne encore.

Deux tempéraments, deux doctrines

Pour saisir l'ampleur du désaccord, il faut d'abord mesurer ce qui rapprochait les deux hommes. Tous deux étaient républicains convaincus, tous deux avaient connu l'exil, tous deux avaient consacré leur existence à la libération de l'Italie du joug des puissances étrangères et des monarchies réactionnaires. Mais là s'arrêtait l'accord.

Mazzini, le penseur de Gênes, était avant tout un idéologue. Pour lui, l'unification italienne ne pouvait être qu'une révolution morale et spirituelle avant d'être politique. Il rêvait d'une République italienne centralisée, fondée sur le principe des nationalités et sur une conception quasi mystique du peuple comme entité collective dotée d'une mission divine. Son projet, exposé dans les textes fondateurs de la Giovine Italia, reposait sur l'éducation populaire, la vertu civique et le sacrifice volontaire. L'État mazzinien serait unitaire, jacobin dans sa structure, et refuserait toute concession au fédéralisme comme au compromis monarchique.

Garibaldi, lui, était un homme d'action avant d'être un doctrinaire. Né à Nice — cette ville méditerranéenne au destin franco-italien si particulier —, il avait appris la politique sur les champs de bataille d'Amérique du Sud autant que dans les pamphlets révolutionnaires. Son républicanisme était viscéral, charnel, nourri de l'expérience des combats et de la fraternité des volontaires. Mais contrairement à Mazzini, Garibaldi se montrait capable de pragmatisme : il accepta de servir sous la bannière de la monarchie savoyarde lorsque les circonstances l'exigèrent, estimant que l'unification concrète valait mieux qu'une pureté idéologique stérile.

La fracture de 1861 et ses résonances parisiennes

Le moment de rupture le plus spectaculaire entre les deux hommes survint dans le sillage de l'unification formelle du royaume d'Italie, proclamée en 1861. Mazzini ne pouvait admettre que la péninsule fût unifiée sous le sceptre des Savoie plutôt que sous la bannière d'une République. Pour lui, la victoire de Garibaldi — et notamment la célèbre expédition des Mille en 1860 — avait été détournée de son sens profond par les calculs de Cavour et la passivité de Napoléon III. Garibaldi, en remettant ses conquêtes au roi Victor-Emmanuel II, avait selon lui trahi l'esprit du Risorgimento.

Garibaldi, de son côté, considérait que Mazzini vivait dans un monde d'abstractions dangereuses. Les insurrections mazziniennes — celle de Milan en 1853, celle de Gênes en 1857 — s'étaient soldées par des échecs sanglants et avaient coûté la vie à des patriotes sans rien faire avancer la cause. L'idéalisme sans stratégie n'était, aux yeux du général, qu'une forme raffinée d'irresponsabilité.

Ce débat traversa les Alpes avec une vivacité remarquable. À Paris, dans les salons républicains du Marais et les arrière-salles des cafés du Quartier Latin, les exilés italiens et leurs amis français débattaient passionnément de ces questions. Des figures comme Louis Blanc, Edgar Quinet ou encore Ledru-Rollin suivaient avec une attention soutenue les querelles internes du mouvement patriotique italien, y voyant le reflet de leurs propres divisions sur la forme que devrait prendre la République française. La tension entre le modèle centralisateur jacobin — cher à Mazzini — et une conception plus fédérale ou pragmatique du pouvoir — plus proche des intuitions garibaldiniennes — résonnait directement avec les fractures de la gauche française post-1848.

L'héritage philosophique d'une dispute fraternelle

Il serait réducteur de présenter ce désaccord comme une simple querelle de personnes ou de tactiques. Il touche en réalité à des questions philosophiques d'une permanente actualité : comment articuler idéal et efficacité dans l'action politique ? Faut-il préserver l'intégrité d'un projet révolutionnaire au risque de l'impuissance, ou consentir à des compromis au nom du possible ? La fin justifie-t-elle les moyens lorsqu'il s'agit de l'émancipation d'un peuple ?

Mazzini mourut en 1872, amer et incompris, refusant jusqu'au bout de reconnaître la légitimité du royaume d'Italie. Garibaldi, lui, siégea brièvement au Parlement de Turin, non sans y manifester une indépendance d'esprit qui dérangeait les partis constitués. Aucun des deux ne trouva dans l'Italie unifiée la patrie dont il avait rêvé.

Cette insatisfaction partagée est peut-être la leçon la plus précieuse que les héritiers du Risorgimento peuvent retirer de leur dispute. Elle rappelle que les grandes transformations historiques déçoivent presque toujours leurs artisans les plus exigeants — non parce que ceux-ci auraient eu tort, mais parce que la réalité politique résiste toujours à la pureté des visions.

Ce que ce débat dit encore à la gauche française

Pour les milieux progressistes français du XIXe siècle, le désaccord Mazzini-Garibaldi offrait un miroir troublant. La IIIe République naissante allait elle-même devoir trancher entre un républicanisme de principes intransigeants et une pratique gouvernementale nécessairement compromise. Les communards de 1871, qui avaient combattu sous les drapeaux garibaldiens ou s'en réclamaient, incarnaient cette tension jusqu'au tragique.

Aujourd'hui encore, la question demeure entière. Les mouvements progressistes, en France comme en Italie, continuent de se débattre entre l'exigence de cohérence idéologique et la nécessité d'alliances stratégiques. En ce sens, Mazzini et Garibaldi ne sont pas seulement deux figures du passé : ils sont les ancêtres d'un débat qui structure encore, en profondeur, la gauche européenne.

C'est précisément pour cela que les Garibaldiens se réclament du général de Nice plutôt que du prophète de Gênes — non par rejet de Mazzini, dont la grandeur morale est indéniable, mais parce que l'héritage garibaldien conjugue, avec une rare élégance, la fidélité aux idéaux et le sens de l'action concrète. Une leçon que notre époque, décidément, n'a pas fini d'apprendre.

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