Tiare contre Bonnet Phrygien : Les Grandes Batailles entre Garibaldi et Rome qui Ont Déchiré la France du XIXe Siècle
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Rares sont les conflits qui, nés sur une scène étrangère, ont autant agité l'opinion française que l'affrontement entre Giuseppe Garibaldi et le Saint-Siège. Pendant près de deux décennies, de 1849 à 1870, chaque épisode de ce duel titanesque entre le général rouge et la papauté romaine provoqua en France des remous politiques d'une intensité que l'on mesure mal aujourd'hui. Car la question romaine n'était pas, pour les Français de cette époque, une simple querelle italienne : elle était le miroir brûlant dans lequel se reflétaient leurs propres déchirements identitaires entre héritage révolutionnaire et attachement catholique.
1849 : Rome Républicaine et l'Humiliation Française
Le premier acte du conflit, et sans doute le plus douloureux pour l'amour-propre républicain français, se joua au printemps 1849. La jeune République romaine, proclamée en février après la fuite du pape Pie IX, avait confié à Garibaldi le commandement de ses forces armées. Face à elle se dressait une expédition militaire française — décidée par Louis-Napoléon Bonaparte, alors président de la République — dont la mission officielle était de « protéger » Rome contre les troupes autrichiennes et napolitaines, mais dont l'objectif réel était de rétablir le pouvoir pontifical.
La résistance acharnée que Garibaldi et ses volontaires opposèrent aux soldats français pendant plusieurs semaines provoqua en France une fracture politique immédiate. À gauche, on cria à la trahison : comment une République française pouvait-elle porter les armes contre une autre République ? Victor Hugo, depuis la tribune de l'Assemblée législative, fulmina contre cette « honte » nationale. À droite et dans les milieux catholiques, on applaudit au contraire à la restauration de l'autorité pontificale, présentée comme une nécessité civilisatrice face aux fureurs jacobines.
Cet épisode inaugural installa durablement Garibaldi dans l'imaginaire politique français comme une figure de contradiction : héros pour les uns, factieux pour les autres, mais impossible à ignorer pour quiconque.
La Question Romaine sous le Second Empire : Un Poison Lent
Les années 1850 et 1860 virent la question romaine s'installer comme un poison lent dans la vie politique française. Napoléon III, dont la légitimité reposait en partie sur le soutien du clergé, maintint une garnison française à Rome tout en négociant en sous-main avec Cavour les conditions de l'unification italienne. Cette politique de double jeu — soutenir l'Italie du Nord tout en protégeant le pouvoir temporel du pape — était politiquement intenable, et chacune des initiatives de Garibaldi venait en révéler les contradictions.
La campagne des Mille en 1860, qui permit la conquête du royaume des Deux-Siciles, exacerba les tensions. Le clergé français, vent debout contre ce qu'il décrivait comme un pillage sacrilège des États pontificaux, organisa des collectes pour financer les zouaves pontificaux — ces volontaires catholiques venus de toute l'Europe, et nombreux de France, pour défendre le trône de Pierre. Cette mobilisation catholique transnationale, qui vit des milliers de Français prendre les armes contre les alliés de Garibaldi, illustre à quel point le conflit italo-romain était devenu une guerre civile française par procuration.
Mentana, 1867 : Le Choc des Symboles
L'affrontement le plus symboliquement chargé survint en novembre 1867, à Mentana, dans la campagne romaine. Garibaldi, à la tête de plusieurs milliers de volontaires, avait tenté une nouvelle fois de s'emparer de Rome pour l'incorporer au royaume d'Italie. Il fut stoppé et défait par les troupes pontificales appuyées par un corps expéditionnaire français équipé de fusils chassepots — arme nouvelle dont l'efficacité meurtrière fit scandale.
La formule du général de Failly, commandant français, résuma avec une brutalité involontaire les enjeux de l'épisode : « Les chassepots ont fait merveille. » Cette phrase, immédiatement reprise et commentée dans toute la presse française, devint un condensé des fractures politiques du moment. Pour les républicains, elle symbolisait la complicité honteuse du régime impérial avec l'obscurantisme clérical. Pour les catholiques conservateurs, elle témoignait du courage et du sens du devoir des soldats français au service de la civilisation chrétienne.
La défaite de Mentana eut des conséquences politiques durables en France. Elle alimenta un anticléricalisme républicain déjà vigoureux, confortant ceux qui voyaient dans l'alliance du trône et de l'autel la principale entrave au progrès politique et social. Elle renforça aussi la détermination des milieux républicains à faire de la séparation de l'Église et de l'État un objectif programmatique prioritaire — objectif qui ne se concrétiserait qu'en 1905, mais dont les racines plongent directement dans ces années de feu.
1870 : La Chute du Pouvoir Temporel et ses Échos Français
Le dénouement survint en septembre 1870, dans le chaos de la défaite française face à la Prusse. Privé de la protection militaire française — dont les troupes avaient été rappelées pour faire face à l'invasion —, le pape Pie IX vit ses derniers soldats capitulés devant les bersaglieri italiens qui entrèrent dans Rome par la brèche de la Porta Pia. Le pouvoir temporel de la papauté, millénaire institution, s'effondrait en quelques heures.
En France, cet événement fut vécu comme un séisme aux résonances multiples. Dans les milieux républicains, la chute de Rome pontificale fut saluée comme l'accomplissement d'un idéal historique, la victoire posthume de Garibaldi — qui, ironie de l'histoire, combattait à ce moment-là sous les drapeaux français contre les Prussiens, dans les Vosges. Pour les catholiques français, ce fut un deuil national, aggravé par l'humiliation simultanée de Sedan. L'Église de France entra dans une période de repli défensif et de ressentiment politique dont les effets se firent sentir pendant des décennies.
Un Héritage Toujours Vivant
Les fractures nées de ces affrontements entre Garibaldi et Rome ne disparurent pas avec le XIXe siècle. Elles irriguèrent la IIIe République naissante, guidèrent les combats de Jules Ferry pour la laïcisation de l'école, et résonnèrent encore dans les débats parlementaires qui aboutirent à la loi de 1905. En ce sens, Garibaldi — sans jamais avoir voulu intervenir directement dans les affaires intérieures françaises — fut l'un des catalyseurs involontaires de la laïcité à la française.
Pour les héritiers de la tradition garibaldinne en France, cette leçon conserve toute sa pertinence : les grandes batailles pour la liberté de conscience et la séparation du spirituel et du temporel ne se gagnent jamais définitivement. Elles se rejouent à chaque génération, sous des formes renouvelées, et exigent la même vigilance que celle dont firent preuve, il y a cent cinquante ans, les républicains qui regardaient vers Rome avec la conviction que l'émancipation italienne et l'émancipation française étaient une seule et même cause.