Le Général et les sans-maîtres : Garibaldi face à la tentation anarchiste
L'histoire des gauches européennes au XIXe siècle est, pour une large part, une histoire de schismes. Entre républicains libéraux, socialistes utopiques, communards, anarchistes et nationalistes révolutionnaires, les frontières idéologiques étaient aussi poreuses que disputées. Garibaldi occupe dans ce paysage une position particulièrement difficile à fixer : inclassable, il fut simultanément revendiqué et rejeté par des courants qui se définissaient précisément par opposition les uns aux autres.
Sa relation avec les tendances anarchistes et socialistes radicales de son temps constitue l'un des chapitres les plus révélateurs — et les plus négligés — de cette histoire.
L'attraction des marges révolutionnaires
Il serait inexact de présenter Garibaldi comme un républicain bourgeois imperméable aux idées radicales. Ses années d'exil en Amérique du Sud, ses fréquentations saint-simoniennes dans sa jeunesse, ses lectures mazziniennes teintées de socialisme utopique avaient façonné une sensibilité politique réellement ouverte aux questions sociales. Dans plusieurs discours et correspondances des années 1860, il exprime des positions sur la propriété foncière, le travail salarié et les droits des classes laborieuses qui dépassent largement le cadre du républicanisme libéral classique.
Cette ouverture attira naturellement vers lui des militants qui se reconnaissaient mal dans les partis établis. Des proches de Bakounine, des agitateurs de la Première Internationale, des figures du mouvement ouvrier français en exil après la Commune cherchèrent à établir avec Garibaldi des liens susceptibles de légitimer leurs positions. Le Général, sensible à l'enthousiasme révolutionnaire sous toutes ses formes, ne les découragea pas toujours.
Bakounine et le malentendu fondamental
La figure de Mikhaïl Bakounine cristallise mieux que toute autre la nature de ce malentendu. Le théoricien anarchiste russe, qui séjourna en Italie à plusieurs reprises dans les années 1860, nourrissait pour Garibaldi une admiration mêlée de frustration. Il voyait dans le Général une force révolutionnaire authentique que des conseillers trop modérés et une sympathie persistante pour l'État-nation empêchaient de se déployer pleinement.
Bakounine tenta à plusieurs reprises d'infléchir les positions de Garibaldi dans un sens fédéraliste et anti-étatiste. Ces tentatives se heurtèrent à un obstacle insurmontable : Garibaldi croyait à l'État républicain comme instrument d'émancipation. Pour lui, la construction d'une nation italienne unifiée sous forme républicaine était une étape nécessaire, non pas un obstacle à la liberté. Cette conviction le rendait fondamentalement incompatible avec la critique anarchiste de l'État, quelle qu'en soit la formulation.
Les échanges entre les deux hommes, tels qu'ils peuvent être reconstitués à partir des correspondances de l'époque, révèlent deux conceptions du changement politique qui ne pouvaient se rejoindre qu'à la surface des rhétoriques révolutionnaires. Garibaldi était un stratège du possible ; Bakounine, un prophète de la table rase.
La Première Internationale : entre adhésion et méfiance
La fondation de l'Association Internationale des Travailleurs en 1864 plaça Garibaldi dans une position délicate. Plusieurs de ses proches — dont des volontaires français qui avaient combattu à ses côtés — s'y engagèrent activement. Le Général manifesta publiquement sa sympathie pour les objectifs généraux de l'organisation, au point que certains dirigeants de l'Internationale cherchèrent à obtenir son adhésion formelle, qui eût constitué un coup de prestige considérable.
Mais Garibaldi maintint prudemment ses distances. La raison principale n'était pas idéologique au sens étroit : il se méfiait des structures organisationnelles qui lui échappaient et des débats doctrinaux qui lui semblaient éloigner le mouvement ouvrier de l'action concrète. Son pragmatisme révolutionnaire s'accommodait mal des querelles entre marxistes et bakouninistes qui déchirèrent l'Internationale dans ses dernières années.
Cette position d'équidistance lui valut les critiques des deux camps. Pour les socialistes orthodoxes, il était un aventurier bourgeois incapable de comprendre la lutte des classes. Pour les libéraux modérés, sa proximité avec les milieux ouvriers internationaux constituait une compromission dangereuse. Garibaldi naviguait, comme souvent, dans un espace politique qu'il avait lui-même créé et que personne d'autre ne savait vraiment habiter.
La Commune de Paris et l'impossible réconciliation
Le moment le plus révélateur de cette relation ambivalente reste sans doute l'épisode de la Commune de Paris en 1871. Garibaldi, sollicité par les communards pour prendre leur tête, refusa. Ses raisons demeurent débattues par les historiens, mais plusieurs éléments convergent : son attachement à la légalité républicaine, sa méfiance envers ce qu'il percevait comme une insurrection prématurée et mal organisée, et peut-être aussi une incompréhension de la radicalité sociale que portait la Commune au-delà de ses dimensions patriotiques.
Ce refus fut vécu comme une trahison par une partie de la gauche radicale française. Des pamphlets circulèrent dans les milieux ouvriers parisiens, accusant Garibaldi d'avoir abandonné le peuple à l'heure décisive. La rupture, symbolique mais réelle, laissa des traces durables dans les relations entre républicains garibaldiens et socialistes révolutionnaires français.
Des fractures qui perdurent
Ces tensions du XIXe siècle ne sont pas de simples curiosités historiques. Elles dessinent des lignes de fracture qui continuent de structurer les débats au sein des gauches contemporaines : entre réformisme d'État et critique radicale des institutions, entre nationalisme progressiste et internationalisme anti-étatique, entre pragmatisme révolutionnaire et intransigeance doctrinale.
Lorsque des mouvements progressistes contemporains se disputent la légitimité de l'héritage républicain ou débattent des limites de l'action institutionnelle, ils rejouent, dans des contextes radicalement différents, des querelles dont Garibaldi et Bakounine furent les protagonistes les plus emblématiques.
Ce que Garibaldi nous enseigne sur les coalitions impossibles
L'échec de l'alliance entre garibaldiens et anarchistes n'est pas une leçon de défaite : c'est une leçon de lucidité. Toute coalition révolutionnaire doit affronter la question de ses fondements communs et de ses divergences irréductibles. Garibaldi, à sa manière instinctive, l'avait compris : il refusait les alliances qui l'auraient contraint à renier ce qu'il croyait fondamentalement — la nécessité d'un État républicain fort comme garant des libertés individuelles et collectives.
Cette conviction, que certains jugeront conservatrice et d'autres réaliste, demeure au cœur de ce que l'héritage garibaldien peut encore offrir à la réflexion politique progressiste. Non pas une réponse toute faite, mais une exigence : celle de ne jamais sacrifier la cohérence à l'opportunisme, ni la rigueur intellectuelle à l'enthousiasme des convergences de façade.