Celles qui tenaient le fil : les femmes franco-italiennes au cœur du Risorgimento
Il existe, dans les archives municipales de Lyon, de Marseille et de Gênes, des lettres écrites d'une main assurée, signées de prénoms féminins que l'histoire officielle n'a jamais jugé utile de retenir. Ces correspondances, parfois chiffrées, parfois dissimulées dans des doublures de manteaux ou des colis de farine, témoignent d'une réalité que les manuels scolaires des deux côtés des Alpes ont longtemps préféré ignorer : le Risorgimento fut aussi une affaire de femmes.
Le silence des archives comme révélateur politique
Lorsque l'on évoque les grandes figures de l'unification italienne, les noms qui surgissent spontanément sont presque invariablement masculins. Garibaldi, Mazzini, Cavour, Vittorio Emanuele II — ces figures monumentales occupent la totalité du cadre, reléguant dans les marges tout ce qui ne correspond pas au modèle du héros viril et guerrier. Ce tropisme n'est pas anodin : il reflète une construction historiographique délibérée, consolidée dès la fin du XIXe siècle, qui a fait de la nation italienne un récit d'hommes en armes.
Pourtant, à y regarder de plus près, l'architecture invisible du mouvement garibaldien reposait en grande partie sur des femmes. Elles assuraient la continuité des réseaux quand les hommes étaient en fuite, en prison ou sur les champs de bataille. Elles collectaient des fonds, rédigeaient des tracts, hébergeaient des fugitifs, soignaient les blessés et transmettaient les mots de passe entre cellules clandestines. Sans elles, bien des expéditions n'auraient jamais eu lieu.
Jessie White Mario, la plume et le scalpel
Parmi les figures les plus remarquables de cet univers féminin transnational, Jessie White Mario mérite une attention particulière. Née en Angleterre en 1832, cette journaliste et infirmière choisit de consacrer sa vie au Risorgimento après avoir rencontré Mazzini à Londres. Elle rejoignit les rangs garibaldiens lors de l'expédition des Mille en 1860, prodiguant des soins aux blessés sous le feu, et devint l'une des biographes les plus rigoureuses de Garibaldi.
Mais ce qui rend son parcours particulièrement éloquent pour nos lecteurs franco-italiens, c'est son ancrage dans les réseaux parisiens et lyonnais de l'exil républicain. Jessie White Mario fréquentait les mêmes salons que Victor Hugo, correspondait avec des militantes françaises proches des cercles blanquistes, et contribua à faire circuler des fonds collectés en France vers les insurgés italiens. Elle incarnait ce type de figure transnationale que le nationalisme triomphant du XIXe siècle s'empressa d'effacer au profit de héros nationaux plus facilement assignables.
Enrichetta Di Lorenzo et les réseaux de Marseille
Moins connue encore, Enrichetta Di Lorenzo représente un autre profil caractéristique : celui des femmes de l'exil ordinaire, sans notoriété publique, mais dont le travail quotidien structurait les réseaux de solidarité. Installée à Marseille dans les années 1850 après avoir fui le Royaume des Deux-Siciles, elle tint pendant près d'une décennie une pension fréquentée par des réfugiés politiques italiens. Sa maison de la rue de la République — dont l'adresse figure dans plusieurs correspondances conservées aux Archives départementales des Bouches-du-Rhône — servait de boîte aux lettres vivante pour les émissaires garibaldiens en transit.
Ce type de rôle, que l'on pourrait qualifier d'infrastructure humaine du mouvement, était précisément celui que les femmes assumaient le plus souvent : invisible en apparence, décisif en pratique. La pension d'Enrichetta n'était pas seulement un lieu d'hébergement ; c'était un espace de reconstitution identitaire, où l'on parlait napolitain, où l'on chantait des airs patriotiques, et où l'on débattait de tactique révolutionnaire autour d'un repas partagé.
Anita Garibaldi, icône instrumentalisée
Il serait injuste de ne pas évoquer Anita Garibaldi, compagne du Général, dont le destin héroïque a traversé les siècles. Mais il convient de s'interroger sur la manière dont sa mémoire a été construite. Anita est entrée dans le panthéon officiel non pas comme actrice politique à part entière, mais comme figure sacrificielle : l'épouse dévouée morte en fuyant les troupes autrichiennes, enceinte, aux côtés de son mari. Cette mise en récit, si elle rend hommage à son courage physique indéniable, tend à réduire une femme d'une trempe exceptionnelle à un rôle d'appendice héroïque.
Or Anita Ribeiro da Silva, avant de devenir Anita Garibaldi, était une femme de caractère qui prit des décisions autonomes, participa activement aux combats en Amérique du Sud et exerça une influence réelle sur les choix stratégiques de son compagnon. La réduire à une icône romantique, c'est précisément la priver de la dimension politique que son engagement mérite.
La transmission comme acte de résistance
Au-delà des figures individuelles, c'est la question de la transmission qui mérite d'être posée. Comment les idéaux républicains franco-italiens ont-ils survécu aux défaites, aux exils, aux répressions ? En grande partie grâce aux femmes qui en assuraient la continuité dans les espaces domestiques et semi-publics : les classes d'école clandestines tenues dans des arrière-boutiques lyonnaises, les cercles de lecture organisés dans des appartements turinois, les réunions de couture qui servaient de couverture à des discussions politiques à Nice ou à Gênes.
Cette transmission discrète, parce qu'elle s'exerçait dans des espaces considérés comme mineurs par les historiens du XIXe siècle, a été systématiquement sous-évaluée. Il est temps de la reconnaître pour ce qu'elle était : un acte politique à part entière, aussi décisif que les batailles de Calatafimi ou de Solferino.
Vers une réécriture nécessaire
Les Garibaldiens considèrent que l'héritage du Risorgimento ne peut être pleinement compris ni honoré tant que la moitié de ses acteurs demeure dans l'ombre. Restituer aux femmes franco-italiennes leur juste place dans cette histoire n'est pas un exercice de correction politique superficielle : c'est une exigence intellectuelle et morale. C'est aussi, d'une certaine façon, prolonger l'esprit même du mouvement garibaldien, qui affirmait — au moins en principe — l'égalité de tous les êtres humains dans la lutte pour la liberté.
Les archives existent. Les noms sont là, enfouis sous des décennies de silence institutionnel. Il appartient désormais aux historiens, aux associations et aux citoyens engagés de les faire résonner à nouveau.