La Méditerranée comme patrie commune : Garibaldi et le songe d'une République des rivages
Il est des ambitions que l'histoire range soigneusement dans ses tiroirs les plus discrets. Celles de Giuseppe Garibaldi concernant l'Algérie et le Maghreb en général appartiennent à cette catégorie d'idéaux que la postérité a jugé plus commode d'oublier que d'assumer. Pourtant, à bien y regarder, ces projets révèlent une cohérence profonde avec l'ensemble de la pensée garibaldinne : une foi inébranlable en la fraternité des peuples, par-delà les frontières tracées par les puissances dominantes.
Une mer, deux rives, un même idéal
Pour Garibaldi, la Méditerranée n'était pas une frontière. C'était un lien. Ce bassin qu'il avait sillonné dès sa jeunesse de marin, de Gênes à Tunis, de Marseille aux côtes sardes, constituait à ses yeux un espace de civilisation partagée, antérieur et supérieur aux découpages imposés par les chancelleries européennes. Cette intuition profondément méditerranéenne le distinguait d'une grande partie de la gauche européenne de son temps, souvent aveugle aux réalités du monde non occidental.
Lorsque la France s'empare de l'Algérie en 1830, Garibaldi n'est encore qu'un jeune homme en quête d'idéaux. Mais au fil des décennies, tandis qu'il forge son engagement républicain en Amérique du Sud puis en Italie, sa conscience des injustices coloniales s'aiguise. Les réseaux mazziniens, dans lesquels il baigne, comptent des républicains qui observent avec une inquiétude croissante l'extension de la domination française en Afrique du Nord. Pour certains d'entre eux, dont Garibaldi partage l'analyse, le colonialisme représente une trahison de l'idéal républicain français, une contradiction insurmontable entre les principes de 1789 et la pratique impériale.
L'Algérie dans la vision républicaine garibaldinne
Au tournant des années 1860, alors que l'unification italienne entre dans sa phase décisive, Garibaldi développe une réflexion originale sur le rôle que pourrait jouer l'Algérie dans la construction d'un espace républicain méditerranéen. Cette vision, exprimée dans des correspondances privées et quelques discours peu diffusés, mérite d'être exhumée avec soin.
Garibaldi n'envisageait pas la libération de l'Algérie comme un projet immédiat ou armé. Son pragmatisme, souvent sous-estimé, lui interdisait ce genre d'aventurisme. En revanche, il percevait dans les populations algériennes — et plus largement maghrébines — des alliés naturels d'une cause républicaine universelle. Il estimait que les mouvements de résistance à l'occupation française, loin d'être de simples sursauts tribaux comme les décrivait la propagande coloniale, portaient en eux une aspiration légitime à l'autodétermination, consonante avec les principes mêmes du Risorgimento.
Cette lecture est d'autant plus remarquable qu'elle se situe aux antipodes du discours dominant, y compris dans les milieux progressistes français. Nombre de républicains hexagonaux, de Jules Ferry à certains héritiers de 1848, avaient intégré la « mission civilisatrice » comme un élément constitutif de leur identité politique. Garibaldi, lui, refusait cette équation. Pour lui, on ne pouvait pas simultanément se réclamer de la souveraineté populaire et nier à d'autres peuples le droit à disposer d'eux-mêmes.
Les réseaux franco-italiens et la question algérienne
Les garibaldiens établis à Marseille, à Nice ou à Paris — ces communautés italiennes progressistes qui constituent le cœur de notre héritage — n'étaient pas indifférents à la question algérienne. Certains d'entre eux avaient des contacts directs avec des colons républicains installés en Algérie, mais aussi, plus rarement et plus secrètement, avec des intermédiaires arabes ou kabyles sensibles aux idées libérales.
Des correspondances retrouvées dans les archives de la Bibliothèque nationale de France attestent de discussions entre des militants garibaldiens et des figures de la communauté pied-noir républicaine, désireuses d'instaurer une Algérie intégrée dans une fédération méditerranéenne plutôt que soumise à la tutelle d'un empire. Ces projets, aussi fragiles fussent-ils, témoignent d'une effervescence intellectuelle transnationale que les historiens du Risorgimento ont longtemps négligée.
Il faut également mentionner le rôle joué par certains francs-maçons franco-italiens, membres des loges marseillaises et niçoises, qui servaient de courroies de transmission entre les différents foyers républicains du bassin méditerranéen. La franc-maçonnerie, dans cette période, fonctionnait comme un espace de sociabilité transnationale où les idéaux de fraternité trouvaient une traduction concrète, par-delà les appartenances nationales.
L'échec d'un rêve face aux impérialismes
Pourquoi ce projet méditerranéen est-il demeuré lettre morte ? La réponse tient à plusieurs facteurs convergents, tous liés à la puissance des intérêts impériaux en jeu.
D'abord, la France de Napoléon III, puis celle de la Troisième République naissante, n'avait aucunement l'intention de remettre en cause sa domination algérienne. L'Algérie représentait un enjeu économique et stratégique considérable, et les républicains français qui auraient pu être sensibles aux arguments garibaldiens préférèrent, dans leur immense majorité, le confort de l'illusion civilisatrice à l'inconfort d'une remise en cause radicale.
Ensuite, l'Italie unifiée elle-même, à peine sortie de ses convulsions fondatrices, se montrait de plus en plus attirée par les sirènes coloniales. La conquête de la Libye, quelques décennies plus tard, montrera à quel point l'héritier du Risorgimento avait trahi l'esprit de ses origines. Garibaldi, qui mourut en 1882, n'eut pas à assister à cette dérive, mais il en percevait déjà les prémices avec amertume.
Enfin, les mouvements de résistance algériens eux-mêmes, affaiblis par des décennies de répression brutale, n'étaient pas en mesure de constituer les interlocuteurs organisés que la vision garibaldinne appelait de ses vœux. La rencontre entre le républicanisme méditerranéen et les aspirations des peuples du Maghreb ne pouvait se produire dans ce contexte d'écrasement systématique.
Un héritage à revendiquer
Que reste-t-il aujourd'hui de ce rêve inachevé ? Peut-être l'essentiel : une intuition juste, celle selon laquelle aucun idéal républicain ne peut se déclarer universel tout en s'arrêtant aux frontières de la commodité géopolitique. Les garibaldiens du XXIe siècle, héritiers de cette tradition franco-italienne progressiste, ont le devoir de porter cette mémoire.
Dans un contexte où la Méditerranée est redevenue un espace de tensions, de migrations et d'inégalités criantes entre ses deux rives, la vision de Garibaldi — une mer partagée, une fraternité des peuples, une République qui ne s'arrête pas au rivage nord — résonne avec une actualité troublante. C'est peut-être là le legs le plus précieux que ce général en chemise rouge nous a laissé : la conviction que les frontières de la justice ne sauraient coïncider avec celles des États.